Témoignage de Beatriz Bataszew Contreras, ancienne prisonnière politique, tiré du livre Nosotras también estuvimos en 3 y 4 Álamos

beatriz bataszewCe texte a été interprété lors du 15ème anniversaire de l’association du Jardin des disparus le 16 octobre 2015 à Meyrin,  c’est une adaptation du témoignage de Beatriz Bataszew Contreras. La jeune femme chilienne âgée alors de 20 ans fut détenue et violentée dans le centre de torture Venda Sexy et par la suite emprisonnée à Tres Alamo, Cuatro Alamos et Pirque. Portée disparue le 12 décembre 1974 pendant la dictature de la junte pinochetiste, Beatriz fut libérée le 25 mai 1976. Son témoigne de survivante publié dans « Nosotras también estuvimos en 3 y 4 Alamos » a été traduit par les bons soins de Lisandro Nanzer et Diana Quiero. 

Photo: Beatriz Bataszew, octobre 2015, prise par Victor Robles Bravo

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Témoignage de Beatriz Bataszew Contreras, ancienne prisonnière politique, tiré du livre Nosotras también estuvimos en 3 y 4 Álamos, publié en mai 2015 à Santiago du Chili par la maison d’édition Ocho Libro Editores, pages 39-44

(…)

« Je suis restée 18 jours dans une cellule du camp de concentration de Cuatro Álamos, cellule partagée d’abord avec six camarades, et seulement deux par la suite. Pour moi, ce furent des jours sans nuits et des nuits sans jours: constamment éveillée, constamment sur mes gardes. Ce point intermédiaire, hybride, aux contours imprécis, pouvait inexorablement et à tout instant se traduire par de nouvelles séances de torture et assurément par la mort. Certains et certaines de mes camarades en revenaient; d’autres, pas. On apprenait les noms de personnes récemment arrêtées, ceux des camarades transférés dans des cliniques après avoir été brutalement torturés et qui n’en revenaient pas. On savait que peut-être ils ne reviendraient jamais. Et il en fut ainsi.

Cependant, ce départ sans retour pouvait aussi signifier un transfert à Tres Álamos, c’est-à-dire un changement de statut crucial, un pas vers la reconnaissance de l’arrestation, un pas vers l’accès à certains droits, un pas vers la vie.

Devais-je ou non me faire des illusions? Baisser la garde ou rester en éveil? Refouler certains sentiments et laisser la place à d’autres, à la douleur, à la peur? Un chaos interne, des émotions contrastées. Vingt ans, une gamine… Ã l’extérieur, une carapace protectrice; [je me disais]: « Ne laisse rien transparaître, raconte des blagues, parle comme une pipelette, qu’aucun détail ne t’échappe ». Au fond de moi-même, j’étais bouleversée.

Étais-je dans la cellule numéro deux ou trois? Je ne m’en souviens pas. D’autres femmes occupaient les cellules restantes; parmi elles se trouvait Laura Allende, qui nous faisait parvenir à travers Mauro, – un camarade-gardien assassiné plus tard par la DINA [police secrète de la dictature] – des produits de toilette et des affaires basiques qui allégeaient ce séjour incertain.

Au fond du pavillon étaient enfermés les hommes. Parfois, quand on allait aux toilettes, on pouvait apercevoir quelques-uns de nos camarades. On se soutenait mutuellement comme on le pouvait. Le plus paradoxal, c’était que malgré notre isolement, on était informés de tout: qui venait d’arriver, qui avait été transféré à Tres Álamos, qui avait dit quoi, etc, etc. Quand quelqu’un était libéré, il mémorisait nos numéros de téléphone ou nos adresses et informait nos familles, malgré le risque que cet acte pouvait représenter pour sa propre vie.

Ce sont les gestes solidaires qui nous aidaient à survivre; la camaraderie, le courage et… l’espoir.

Petit déjeuner: du thé au lait et un bout de pain. J’ai commencé à détester le thé au lait, je le déteste encore aujourd’hui; il me provoquait des crampes d’estomac et une sensation de dégoût. Impossible d’aller aux toilettes en dehors de l’horaire préétabli. Solution? Un récipient de fortune. Un Noël et un Nouvel An coupée de tous. Quelques chants lointains parvenaient à mes oreilles. Dans le pavillon, des voix lançaient à la cantonade des salutations et des consignes qui nous faisaient frémir et nous émouvaient. Inévitables pensées pour nos familles, qui n’avaient aucune nouvelle à notre égard.

3 janvier 1975: sortie dans le couloir, file d’attente, bureau de Manzo Durán, membre de la DINA,responsable de Cuatro Álamos. Il faut signer un document mentionnant le bon traitement reçu; un geste de rébellion impulsif, je ne signe pas. Durán lève la main pour me frapper: « Si vous me frappez je signerai encore moins », dis-je à haute voix. Pour être honnête, je ne me rappelle pas si j’ai signé ou non ce document. Peu importe, même si mon geste n’a pas servi à grand-chose, je l’ai aimé. J’en étais fière.

Les hommes d’un côté, les femmes de l’autre, une porte s’ouvre, lourde, en fer. On longe Cuatro Álamos collés aux murs. Des gendarmes montent la garde et un fourgon policier, je crois. À 50 mètres environ une baraque en bois, de la terre, des barbelés, un arbre: le camp de Tres Álamos.

Les camps de concentration ont bel et bien existé

[Notre arrivée]: des applaudissements, des cris, des étreintes, 60 peut-être 80 femmes, je ne sais pas exactement, mais une foule autour de nous, une avalanche. Un flot d’ informations: « ça c’est ta

chambre, de quoi as-tu besoin, as-tu faim, ça c’est les horaires, les surveillants sont…, fait attention à ceci, ne fais pas cela, ceci fonctionne comme ça ». Retrouvailles avec des camarades militantes, des camarades de torture, des camarades d’isolement. Un sentiment d’irréalité, comme en suspension, difficile de tout enregistrer, des réponses monosyllabiques. J’observe, je regarde et, peu à peu, la sensation d’avoir survécu s’éveille, la conscience d’être vivante; des larmes et des larmes, je pleurs calmement, comme si je n’étais pas moi, tout en essayant d’assembler les morceaux de celle que je suis: moi, vivante.

Premier appel avant l’enfermement: « Bataszew », dit la gardienne. « Contreras », dis-je à mon tour. Plus de 500 jours en répétant la même chose, matin et soir. On connaissait par coeur le second nom de famille de toutes.

Petite satisfaction: je fixais du regard la gardienne lorsqu’elle faisait l’appel jusqu’à la perturber: « Qu’est-ce que vous regardez?! Moi?, rien! Comment ça, rien! Rien! La prochaine fois…! » J’adorais.

Ma chambre: deux mètres sur trois tout au plus, pas de fenêtre, une porte, 2 lits superposés à trois étages, de vrais cercueils. Quinze cellules en tout. Quand il y avait trop de monde, des matelas par terre. La structure était carrée, les chambres donnaient sur une cour commune. Nous étions parfaitement organisées. Les groupes politiques aussi.

Je retrouve mes camarades, je construis des amitiés. Je partage mes douleurs, mes peines et mes joies. Des chants, des pièces de théâtre, des fêtes de mariage – certaines camarades ont épousé leurs compagnons, eux aussi emprisonnés.

[Les corvées]: trois services par jour à tour de rôle pour les toilettes, les douches, la cour. Nettoyage de chaque cellule à tour de rôle; cirage des sols une fois par semaine. Ã mon arrivée, je me suis fait couper les cheveux car je ne voulais pas attraper des poux. Il n’y en avait pas, tant tout était propre. Mauvaise décision.

Repas et cantine: tous les aliments reçus lors des visites étaient mis en commun. Ainsi, on complétait les repas qu’on nous donnait, dépourvus des fruits et légumes. On assumait les tâches collectivement: cuisiner, faire la vaisselle, nettoyer. Près de 90% des détenues faisaient partie de ce collectif.

La garde des enfants et le lavage des couches (avec de l’eau glacée, mes mains s’en souviennent) se faisaient en commun pour permettre aux camarades qui avaient des enfants d’intégrer les activités collectives.

Il y avait toutes sortes de cours. Je donnais des cours de français.

Les nouvelles hebdomadaires: on suivait l’actualité en écoutant Radio Moscou, entre autres. Je me rappelle qu’on a attendu pendant des semaines l’annonce de la mort de Franco.

Les cigarettes, ma bénédiction: elles aussi étaient mises en commun et distribuées selon une échelle de dépendance. Moi, je me trouvais tout en haut. Lorsqu’on était punies, sans droit de visite, on ramassait même les mégots qui traînaient par terre, peu nombreux, tant on était propres.

Ateliers de travail: avec l’aide de nos familles, qui nous apportaient ce dont on avait besoin et livraient nos produits aux organisations de soutien pour qu’ils soient vendus à l’étranger, nous faisions des robes et des blouses brodées, des sandales et des chaussures aux semelles en caoutchouc, nos produits phares. Les revenus étaient distribués équitablement afin que chacune puisse avoir les produits essentiels; une somme faisant office d’allocation familiale était allouée aux mamans selon le nombre d’enfants. J’ai travaillé à l’atelier de broderie et j’en ai assumé sa direction – qui se faisait à tour de rôle – pendant une période.

Cette organisation collective, à mes yeux la plus juste et la plus humaine qui soit, me donnait de la force; c’était comme l’incarnation en plein camp de concentration d’un modèle socialiste, celui-là même qui orientait nos rêves et notre engagement. Je sentais qu’on ne m’avait pas brisée, qu’on ne nous avait pas anéanties et que nos rêves de participer à la construction d’un avenir meilleur étaient bien là, intactes.

Bien que la plupart du temps nous soyons restées dans ce pavillon, nous avons été transférées au pavillon des hommes pour une courte période. Je ne me souviens pas très clairement de cet épisode. Un événement néanmoins me vient à l’esprit: lors d’un moment de détente, une camarade – à genoux sur son lit – se met à réciter et à chanter Alfonsina y el mar. Le silence est total, absolu, jusqu’ à ce que le chant cesse; un instant infiniment déchirant. Deux ans après, déjà en liberté, elle s’est suicidée. Dans la mer. « Te vas Alfonsina con tu soledad... » [Paroles de la chanson Alfonsina y el mar de Ariel Ramírez et Félix Luna.]

Puis, comme une réunion d’un organisme international – l’Organisation des états américains [OEA], je crois – devait se dérouler au Chili, on nous a emmenées au Centre de vacances de Soquimich à Pirque. Le camp de Tres Álamos était sans doute peu présentable. Pirque, malgré le beau paysage environnant, était un endroit assez terrifiant. Dans ce centre, contrôlé par la gendarmerie, on vivait sous la menace constante d’être exécutées. Trois ans après le coup d’État, les gendarmes étaient bien mieux équipés et armés. Nous sommes tombées malades à cause d’une contamination de l’eau par des matières fécales, vu que les lieux n’étaient pas adaptés pour loger tant de monde.

Beaucoup de tension, de nombreuses restrictions et punitions. Nous y étions en juillet 1975 lorsque nous avons pris connaissance du montage médiatique [orchestré par la dictature] concernant 119 camarades portés disparus: des hommes et des femmes qui avaient été arrêtés comme nous. Certains et certaines d’entre nous les avaient rencontrés. Le terrorisme d’État s’affichait au grand jour. Ce terrorisme, on le connaissait fort bien puisqu’on l’avait subi en chair et en os, et ce n’est pas une métaphore. Si certaines d’entre nous avaient encore un infime espoir que nos camarades, nos compagnons soient toujours en vie, ce montage nous a fait comprendre qu’ils n’étaient plus des prisonniers politiques portés disparus, mais des prisonniers morts. On les avait exécutés. La politique de la terreur n’avait pas de limites. Douleur, chagrin, pleurs, angoisse, mais aussi, camaraderie, affection, solidarité, soutien. Quelques jours après, nous avons appris que les prisonniers des camps de Ritoque et Puchuncaví avaient entamé une grève de la faim; nouveau transfert à Tres Álamos, camp qui a parfois compté 140 détenues.

Chaque femme avec son histoire, sa douleur, son espoir. Bien que les circonstances aient été une source permanente d’angoisse, d’incertitude et de tensions, nous arrivions à partager des moments de joie et de détente.

25 mai 1976: je figure sur la liste de personnes qui seront libérées: ranger, emballer les broderies,

les soporopos [poupée de chiffon inventée par une détenue] , les cadeaux, et, le plus important, à qui léguer quoi? Un sentiment de joie mêlé de tristesse. On allait quitter un monde connu pour un autre, incertain, dehors. Des chants d’adieu, en file indienne vers la sortie, le portail s’ouvre. Peut-on être libre dans une dictature? Cette histoire continue… ».

Traduit de l’espagnol (Chili) par Lisandro Nanzer et Diana Quiero, octobre 2015.

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